AD LIBITUM #1 | Les 8 pièges à éviter pour un artiste indépendant


Vendredi, 5 février 2016 11h46 par Sorstu.ca

Pour découvrir de nouveaux artistes ou pour accompagner ceux avec lesquels je travaille, je suis régulièrement amené à prendre part à des concerts dans les bars ou les salles de Montréal. Souvent entouré de musiciens qui se rencontrent fortuitement dans le public, je suis le témoin privilégié de leurs conversations que j’écoute sans donner l’air d’y prêter attention. Les retrouvailles sont souvent enthousiastes et les sujets de conversation nombreux : le développement de leur projet musical respectif, leur passion pour tel artiste, leur opinion sur tel dernier disque, et le récurrent thème de la morosité de l’industrie musicale.


Parmi la bande, il y en a toujours un pour prodiguer des conseils, ce qui partant d’une très bonne intention la plupart du temps, se trouve parfois être une compilation maladroite de rumeurs circulant sur Internet ou de pièges fréquemment tendus aux artistes indépendants.


Je n’interviens que très rarement dans ces conversations par respect pour la bonne humeur qui y règne, mais j’ai ici l’opportunité de dire ma vérité Ad Libitum. Alors si certains pensent que «  Pour réussir, il y a des trucs », laissez-moi vous dire que de toute évidence : « Pour échouer, il y a des pièges » tendus par des entreprises prêtes à exploiter la naïveté et le désespoir de réussir des artistes indépendants.


Voici une liste non-exhaustive des 8 pièges à éviter pour un artiste indépendant :




 


1. Payer pour faire jouer sa chanson à la radio


Les artistes émergents ont presque tous en commun de chercher à être diffusés en radio, ce qui est légitime puisqu’une bonne diffusion en radio permet de légitimer son travail auprès de ses pairs, de faire découvrir sa musique à de nouveaux fans, d’inciter les clients à l’achat et de générer des redevances. C’est là qu’il existe un grand nombre de services en ligne du type de Radioairplay qui proposent aux artistes de garantir la diffusion radio en échange de quelques dollars.


radioairplayCes sites diffusent en majeure partie vos titres sur des obscures radios numériques écoutées par potentiellement presque personne dans des marchés sur lesquels vous n’avez aucune action d’engagée. Pour l’avoir testé par curiosité, ce type de service ne m’a apporté que des écoutes aléatoires d’une chanson francophone par des auditeurs méconnus aux pseudonymes étranges localisés au Wyoming, au Mexique ou d’autres destinations exotiques. Le résultat ? Aucun. Il est préférable de confier sa promotion radiophonique à un professionnel reconnu qui cible son action sur votre marché local.


2. Payer pour obtenir de bonnes critiques « garanties »


Obtenir des bonnes critiques de son travail est essentiel pour garnir son dossier de presse, mesurer l’appréciation de son œuvre, faire grandir sa notoriété médiatique et stimuler les ventes. Si cela se fait la plupart du temps de manière organique certains sites Internet proposent de faire la promotion de votre disque auprès des médias avec un résultat dit « garantis » tel Independent Music Promotion ou Blog My Talent.


Sincèrement comment peut-on penser que pour 695$ ou moins sans jamais vous rencontrer, quelqu’un au sein de cette entreprise va écouter votre musique, comprendre vos enjeux de développement et votre marché de niche, cibler une liste de médias appropriés, décrocher son téléphone et défendre votre disque aussi férocement qu’il sera capable d’obtenir des publications « garanties » et positives à l’égard de votre art ?


C’est peine perdue, la chose qui risque d’en résulter c’est une série d’articles fades proches du copier-coller du texte que vous avez vous-même rédigé et envoyé qui sera publié dans des blogs que vous ne consultez jamais et qui seront lus au pire par personne, au mieux par des lecteurs qui n’éprouveront aucun intérêt envers votre musique. Les relations médiatiques sont un métier d’expérience qui exige de nourrir une relation d’individu à individu. Ne perdez pas votre temps, engagez un professionnel.


3. Payer pour faire la première partie


artistauditionsFaire la première partie d’un artiste reconnu c’est à la fois un privilège et une belle opportunité de gagner en visibilité. Certains tourneurs l’ont bien compris et mettent aux enchères les premières parties de leurs artistes vedettes sur des sites tels que Artist Auditions.


Essayer de courtiser un public complémentaire et s’assurer un fond de salle de spectateurs locaux tout en valorisant l’émergence par la programmation d’un artiste local en première partie de son artiste vedette en tournée sur un territoire en développement, c’est parfaitement légitime. En revanche faire payer cette opportunité à un artiste c’est déraisonnable. Si vous vous faites offrir une première partie faites vous payer, même symboliquement. C’est important pour vous ainsi que pour les autres artistes car tous les artistes vedettes ont un jour fait des premières parties.


La suite des 8 pièges à éviter par ici :



4. Payer pour des cours de marketing en ligne


Avec le développement rapide des réseaux sociaux, des plateformes de diffusion numériques et la démocratisation des moyens de production les artistes indépendants ont pris en main une bonne partie de leur destinée et c’est positif.


Le « DIY » a regagné ses lettres de noblesse au cours de la déstabilisation du modèle traditionnel par les rapides avancées technologiques.


Certains y ont vu l’opportunité de tirer de l’argent des poches des artistes indépendants en leur proposant contre paiement de devenir des génies du marketing en quelques heures grâce au visionnement d’une série de vidéos et au téléchargement d’un eBook révolutionnaire. New Artist Model ou la très humoristique Leah McHenry qui affiche fièrement « Hack The Music Business » en couverture de sa page facebook en sont des exemples.






FREE Workshop on HOW to build a fanbase, get exposure and make a living in the New Music Industry! Learn the 5…


Posted by Leah McHenry on Thursday, February 4, 2016




Et ils sont légions sur le web. Il semble que tout le monde soit devenu un expert en marketing et que chacun soit prêt à partager les secrets du succès avec vous. Question : pourquoi ne sont-ils pas aux commandes d’une maison de disques à succès dont la notoriété stratégique est reconnue unanimement ? Oubliez les cours de marketing international et concentrez vous sur comprendre qui écoute votre musique et pourquoi.


5. Donner sa musique en échange de rien


Il existe un grand nombre d’initiatives de bonne foi qui proposent aux artistes de participer à des listes ou des compilations gratuites pour bénéficier d’un effort de promotion collective. On trouve également plusieurs sites internet qui proposent aux internautes de télécharger ou d’écouter de la musique gratuite mise à disposition volontairement par les artistes pour faire leur promotion.


Ce genre d’initiatives se déclinent sous de multiples formes, liste de ceci, vitrine de cela, compilation promotionnelle et autres modèles de la gratuité. C’est la plupart du temps une bonne idée d’engager des opérations de promotion collective d’envergure malheureusement ça en est une mauvaise en ce qui concerne la valorisation de la musique lorsque rien n’est demandé en retour.


En effet si ces opérations peuvent atteindre leurs objectifs de promotion et faire découvrir des artistes, ce qui est très louable, elles ont cependant également pour conséquence la dévaluation de la musique. Je ne parle pas nécessairement d’argent ici mais plutôt d’une économie de l’échange. Si je te donne quelque chose, tu me donnes quelque chose en échange : une adresse de courriel, un partage sur les réseaux sociaux, ou n’importe quoi d’autre qui n’a pas une valeur de zéro.


La musique doit garder une valeur pour circuler car c’est sa valeur qui alimente sa propagation. Donner sa musique en échange de rien c’est in fine limiter sa diffusion. Votre musique a une valeur, défendez-la, pour vous et pour les autres artistes.


6. Participer à un concours de type « Vote du public » ou « Contrat de disque »


Ce type de concours fleurit un peu partout. Détournant les règles initiales des véritables concours qui ont pour vocation de mettre en lumière un talent brut jusqu’à présent inconnu, les concours du type « vote du public » ou « contrat de disque » exploitent avant tout le besoin de reconnaissance des artistes en les faisant contribuer par eux-mêmes au succès de l’événement et ne les mènent nulle part.


Nous avons tous vu passer sur Facebook des annonces de nos amis ou d’autres artistes au sujet du recrutement pour des festivals-concours, de tournées de vitrines ou de soi-disant tournois (http://www.landmarkevents.net, http://www.xymuzik.com).



Le mécanisme est simple, l’inscription est souvent gratuite et l’organisateur fournit la salle de spectacle et la technique. Les billets pour ces spectacles sont chers et les artistes en concurrence ont besoin du vote du public présent le soir du spectacle pour gagner.


Conséquence immédiate les artistes font le tour de tous leurs amis et de toute leur famille pour leurs vendre des billets afin qu’ils votent pour eux lors de ce concours puisque le vote se déroule dans la salle à la fin du spectacle. Infaillible technique pour remplir une salle et faire de l’argent en billetterie grâce à des spectateurs recrutés par les artistes eux-mêmes et qui vont en plus donner un spectacle sans être rémunéré ou modiquement.


Certains vont même jusqu’à engager un simili jury et offrir un contrat de disque ou de l’équipement au gagnant pour déguiser la supercherie. Évidemment l’équipement est offert par de généreux commanditaires et le contrat de disque est à la fois parfaitement équitable et le fruit d’un véritable coup de cœur de l’organisateur qui s’engagera corps et âme pour développer la carrière de l’artiste vainqueur. Excusez l’ironie mais quand je vois dans ce genre d’événements se succéder sur scène aux 25 minutes des artistes haranguant la foule pour obtenir leur vote et offrant des prestations dans des styles musicaux aussi hétérogènes que folk, pop, hip-hop, métal et reggae, j’ai mal à mon industrie et j’ai mal pour eux. Respectez-vous, n’y participez pas.


Les 2 derniers pièges par ici :



7. Payer pour des écoutes de votre musique


J’observe souvent une bataille de chiffres entre les « j’aime » Facebook, les « vues » Youtube et les « écoutes » Souncloud qui sont supposés représenter aux yeux des professionnels la popularité d’un artiste. S’il est vrai que ces chiffres ont une signification, il ne sert à rien d’essayer de les gonfler artificiellement. Pourtant je crains que certains ne soient séduits par les offres de multiplications miraculeuses de certains fournisseurs de clics.


pushpower-2Les gentils lutins de Push Power Promo vous promettent 15 000 écoutes Soundcloud pour seulement 6,99$. Quelle aubaine ! Quelle aubaine de robot script ou de clickeurs de pays en développement payé 0,10$ les 1000 clics qui n’aura pour impact sur votre carrière et votre développement que celui du coût du service.


Dans la vie réelle, si un diffuseur de spectacle décide de programmer un artiste émergent dont il avait manqué le succès mais dont le compteur d’écoutes Soundcloud affiche fièrement les 300 000 écoutes, sa déception va être grande car la probabilité qu’il remplisse sa salle de 500 places est très faible. C’est une façon certaine de décrédibiliser son projet auprès des professionnels pour seulement 6,99$. Quelle aubaine !


8. Faire fabriquer des copies physiques en grand nombre


Ce dernier piège n’en est pas un tendu par un tiers souhaitant profiter du désir de l’artiste de réussir à tout prix mais il est souvent une erreur commise par l’artiste lui-même soit par excès d’enthousiasme soit par méconnaissance du marché.


Faire presser des copies physiques coûte relativement cher sur un petit budget d’artiste indépendant et cette dépense est malheureusement souvent faite au dépend d’investissements en promotion. Ça n’est pas toujours très clair dans l’esprit des jeunes artistes à quel moment il devient nécessaire d’engager des frais de fabrication et je le comprends. Avec l’atmosphère pessimiste et les rumeurs de faillite qui entourent l’industrie du disque ces derniers temps il devient difficile de s’y retrouver.


Pour faire simple, les statistiques indiquent que 75% du marché est physique et 25% est numérique approximativement. Ce qui veut clairement dire qu’avant d’avoir vendu plusieurs centaines de disques numériques il est inutile de faire fabriquer plus de 1000 copies physiques. Il est même plus raisonnable de descendre la quantité fabriquée à 500 unités afin d’avoir le plaisir d’annoncer en grandes pompes sur sa page Facebook une réimpression parce que tout le stock a été vendu.


Les disques ne sont pas au meilleur de leur rentabilité artistique et financière dans votre placard, surtout si ils renferment une partie du budget qui aurait pu être mis en promotion. Soyez conservateurs sur la fabrication.




Bien sûr, il y a d’autres pièges dans le développement de la carrière d’un artiste indépendant, des subtilités légales, comptables ou stratégiques mais ceux-ci me semblent rapides à comprendre et faciles à éviter.


La plupart des arnaques sur le web qui ciblent les artistes indépendants ne sont pas de grandes arnaques à plusieurs milliers de dollars mais plutôt plusieurs milliers de petites arnaques et petites promesses qui rongent votre budget, votre crédibilité et vous font perdre votre de temps et votre objectif principal de vue : faire de la bonne musique !


Si j’avais un truc à donner pour réussir dans la musique ? Je donnerai celui que Dave Grohl donnait lors d’une entrevue en novembre dernier  sur www.DrummersResource.com :






Dave Grohl on being a successful musicianI LOVE this!  Anyone else with me??


Posté par Drummer’s Resource sur 30 novembre 2015






* Alexandre Alonso est fondateur de Label For Rent, qui est une une agence de services montréalaise fondée en 2013 qui fonctionne comme une maison de disques et de spectacles à la carte en offrant aux artistes, aux producteurs et aux maisons de disques québécoises une foule de services de développement artistique et de mise en marché de produits musicaux sous un seul et même toit.  Conseil, financement, distribution, promotion, spectacles et bien d’autres, Label For Rent propose une gamme complète de services pour  propulser la musique vers sa destination : le public.

 


Source: Sorstu.ca